22 juillet 2007

Journal de bord d'un rêveur citadin

http://www.cyberpresse.ca/article/20070722/CPENVIRONNEMENT/707220388/6108/CPENVIRONNEMENT

Je reproduis ici un article fort intéressant écrit par Jean Lemire dans CyberPresse. Encore merci de nous alimenter d'aussi belles réflexions. Merci à La Presse et CyberPresse de soutenir un grand comme lui.

par Jean Lemire
La Presse
Collaboration spéciale

J'aime encore tenir un journal, comme je l'ai fait au cours de mon dernier voyage. Par contre, il faut dire que mon environnement urbain n'offre plus les mêmes sources d'inspiration. Le sablier du temps laisse filer les jours d'un été hésitant, sans que je ne trouve les mots pour les décrire avec la justesse d'hier.

Je n'ai jamais apprécié le spectacle bruyant des villes, pas plus que sa tiède odeur d'humanité. Je n'ai pas encore goûté la mer depuis mon retour à la vie dite normale. La mer me manque. Quand je ferme les yeux, c'est elle que j'entends. L'effluve iodé et la fraîcheur de la brise d'été sur une plage, la nuit, me transportent aisément en longues rêveries. Le rêve, bien souvent, est fait de voyages et de grands espaces.

Sur les plages de mes souvenirs, j'aime regarder le sable, minuscules grains qui s'empilent pour donner cette étendue mouvante, celle qui efface rapidement les traces de notre passage. L'empreinte, ici, est soufflée par le vent ou noyée par la vague en échouage. La nature efface les preuves de notre présence. Les traces de notre passage sont toujours effacées par le temps.

Les plages offrent toujours l'horizon infini, cette ligne bleue le jour ou noire la nuit, suspendue au-dessus de la mer. La mer infinie, pour un marin, c'est un appel au départ. La destination n'a souvent aucune importance. La mer n'a pas de routes ou de chemins. Comme la vie, elle n'a que courants et humeurs. C'est nous qui choisissons la route, parfois difficile et à contre-courant, parfois belle et pacifique. Pour un marin, elle est aussi atlantique, australe, du Nord ou indienne. Peu importe. Au large, il n'y a pas de frontières ni de discrimination. Les navigateurs s'accommodent raisonnablement de l'internationalité des lieux.

Partir sans but, sans destination, pour simplement retrouver le long berceau des vagues, le bruissement de l'eau contre la coque, l'exquise quiétude de la virginité des lieues. Le silence du large s'écoute sur la plage, aussi fort et puissant qu'un cri dans la nuit. Que cet appel est troublant!

Quand j'ouvre les yeux et que je réalise que la ville m'a fait citadin, ma liberté suffoque dans la masse, affranchie de son espace vital. L'humain s'asphyxie dans la ville si on le prive de sa liberté. On dit que notre liberté s'arrête là où celle de l'autre commence. Pourquoi alors faut-il heurter nos croyances et nos convictions pour espérer le simple bien commun? Le rêve d'une meilleure qualité de vie pour l'humanité ne devrait-il pas être fait d'unanimité? Je ne vous parle pas d'environnement pour son côté vert et revendicateur. L'environnement se définit comme l'ensemble des conditions naturelles et culturelles dans lesquelles les organismes vivants se développent. Il peut être rural, vierge ou sauvage, mais aussi urbain. Mais toujours, il devrait être protégé, embelli, respecté, puisqu'il supporte la vie. Il n'y a rien de plus naturel pour un être vivant dans un milieu que de respecter l'environnement qui lui permet de se développer. Se développer... Voilà où le concept perd souvent ses racines. Voilà où il se perd souvent en définitions.

Le développement se définit de bien des façons. Il peut, entre autres choses, être durable ou économique. En théorie, le développement économique peut embrasser les règles du développement durable. Une économie juste dépend d'une société équitable et d'une planète en santé. Malheureusement, trop souvent, l'appât du gain prédomine au profit des individus, des sociétés, des droits humains et de l'environnement. La loi du plus fort est peut-être issue d'un concept inspiré de la nature, mais que reste-t-il de nature en nous?

Peut-être ne suis-je qu'un rêveur, un homme qui préfère fermer les yeux pour voyager un peu. On dit que les voyages sont la nourriture des rêves. Sans doute faut-il alors partir pour éprouver la solitude. Revenir, pour espérer la réunion. Celle des êtres, bien sûr, mais aussi celle des idées, communes, qui font bouger des sociétés entières. C'est ce que j'ai constaté avec joie à mon retour de l'Antarctique. Notre société change et des valeurs nouvelles, plus respectueuses de la vie, s'inscrivent de plus en plus dans notre quotidien. La jeune génération a une longueur d'avance sur nous. Heureusement. Elle représente l'espoir réel d'un développement véritablement durable, d'une empreinte écologique plus discrète, plus facile à effacer. Tant mieux pour les plages, pour le sable qui reprend ses droits à chaque marée, au nom d'une nature mouvante, en pleine évolution.

Il suffit de fermer les yeux pour que s'effacent les preuves de notre présence sur cette terre empruntée. S'il est vrai que les traces de notre passage sont toujours effacées par le temps, il en faudra beaucoup pour compléter le changement que nous avons amorcé. Mais j'y crois, et l'ardeur des convictions de nos jeunes m'aide à garder les yeux ouverts. Oui, on peut encore rêver avec les yeux ouverts sur la vie, en ville, en mer, en voyage...

L'auteur est biologiste, photographe et cinéaste. Il a été chef de trois missions à bord du voilier Sedna IV, dont la plus récente en Antarctique.

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